Placée en redressement judiciaire après six ans d’existence, la marque de produits bio régénératifs Omie vient d’être reprise par un acteur inattendu : le site e-commerce BienManger.com, qui signe là sa première acquisition d’une marque de fabricant. Un acte qui témoigne de l’engagement en faveur de l’agroécologie du fondateur du site, Laurent Caplat. Interview.
Le Monde de l’Épicerie Fine — Quelles raisons vous ont poussé à reprendre la marque Omie ?
Laurent Caplat — On ne peut pas continuer à dire : « il y a le changement climatique, on va dépasser les limites planétaires » et ne rien faire. L’ancienne équipe d’Omie a eu le mérite d’identifier des filières d’agriculture régénératrice, c’est-à-dire des modes de production bio qui ne se contentent pas de préserver l’environnement mais visent à le reconstituer : sols vivants, captation de carbone, biodiversité. Ce qui représente quand même plus de cinq ans d’efforts de structuration de filières, de créations de recettes, d’études pour maximiser leur impact. Que tout ce travail puisse partir, entre guillemets, à la poubelle parce que les performances économiques ne sont pas au rendez-vous, je trouvais ça dommage.
LMEF — Concrètement, que s’est-il passé ? Omie a déposé le bilan ?
LC — Le groupe Foodissey, propriétaire d’Omie, était en redressement judiciaire. Nous avons racheté les marques Omie et Ozé, tandis que sa troisième marque, Supernature, a été reprise par le groupe Biofuture de Sébastien Loctin. Ces cessions réalisées, Foodissey va être liquidé.
LMEF — Qu’est-ce qui n’a pas marché dans leur modèle commercial ?
LC — Ils avaient levé beaucoup d’argent — ce dont je reste assez admiratif. Mais ils avaient annoncé 100 millions d’euros de chiffre d’affaires au bout de trois ans. Or, en six ans, Omie n’a jamais dépassé un million d’euros de chiffre d’affaires annuel, hors Supernature. Ce n’est pas si mal : je ne suis pas contre le « small is beautiful« , surtout en épicerie fine. Mais leurs investisseurs attendaient un retour plus rapide, alors que l’agroécologie se construit sur du temps long.
« Créer cinq, dix, quinze produits en plus mais à une vitesse raisonnable »
LMEF — Quel est votre projet pour Omie ?
LC — D’abord, stabiliser l’existant autour de la base de produits actuelle et de sa clientèle de revendeurs et de particuliers qui connaissent la marque et l’apprécient. Ensuite, chercher d’autres filières vertueuses et développer quelques nouveaux produits en respectant l’ADN — des produits bons gustativement et pour la planète — de la marque. Omie a vocation à populariser le concept d’agriculture régénératrice, de montrer que c’est possible à des prix corrects et de défricher ce marché. Inventer cinq, dix, vingt produits de plus ne nous semble pas hors de portée — mais à une vitesse raisonnable.
LMEF — Les produits Omie étaient-ils déjà en vente sur BienManger.com ?
LC — Ce n’était pas le cas avant la reprise. Ça l’est depuis cet été… Ne soyons pas schizophrènes : si on croit aux produits, il faut les commercialiser !
LMEF — Sur le terrain, le régénératif, ça donne quoi ?
LC — Je citerais l’exemple intéressant de Péta Milhoc, marque d’épicerie fine du groupe Nataïs, un fabricant de pop-corn du Gers. Ils ont passé des accords avec des producteurs de maïs du Sud-Ouest — culture décriée s’il en est, à cause de l’arrosage. Ils ont introduit dans leurs contrats un complément de prix proportionnel au taux de captation de carbone du sol, avec des cahiers des charges agronomiques : couverture du sol 100 % du temps, engrais naturels, sols plus vivants, etc.
Au bout de quelques années, les résultats sont là : moins d’arrosage, plus de biodiversité. Aujourd’hui, Peta Milhoc et Omie ne sont plus des cas isolés en France. Le régénératif attire d’autres producteurs, notamment réunis au sein de l’association Pour une Agriculture du Vivant. Dans les dossiers que nous recevons des producteurs chaque jour, 5 % ou moins se réclament du régénératif.
LMEF — Quid d’Ozé, la deuxième marque reprise ?
LC — Ozé est une nouvelle marque de sauces tomates réalisées avec des tomates françaises. Elle est distribuée en exclusivité chez Monoprix pour le moment. Il faut savoir que presque toutes nos sauces tomates sont importées, principalement d’Asie. L’administrateur judiciaire a fait un peu le forcing pour qu’on la reprenne, car personne n’avait fait d’offre. Nous nous sommes laissés convaincre de l’intérêt du projet, fondé sur le travail d’un collectif de la région Paca. Monoprix a fait savoir qu’il souhaitait jouer le jeu mais il faudra d’autres débouchés pour faire grandir la marque.
LMEF — Sur le plan social, vous avez repris combien de personnes ?
LC — L’équipe comptait sept-huit personnes. Mais nous ne pouvions pas maintenir au siège d’Omie à Paris car nous sommes établis en Lozère. Sur le plan social, notre offre s’est donc limitée à deux contrats juniors, logés chez notre associé investisseur parisien, Notus Technologies.
LMEF — Dans ces conditions, comment allez-vous pérenniser le savoir-faire de la marque ?
LC — Avec la reprise de la marque, nous avons récupéré les documents de structuration des filières et des relations fournisseurs. Nous avons donc recruté en Lozère une personne issue d’un double parcours : une formation dans les métiers de bouche, suivie d’un master en agronomie et production agroalimentaire. Elle interviendra à la fois sur les filières et produits Omie et sur notre marque propre Maison Sauveterre. Même avec les moyens d’une PME d’une quarantaine de salariés comme BienManger.com, on peut agir pour la planète.
Propos recueillis par Olivier Costil

